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L'Oeuvre 12 juin 1924


La lettre du président de la Répubique adressée aux français

UNE LETTRE de M. Millerand

M. Millerand a cru nécessaire de faire connaître au pays, par la lettre suivante, les raisons de sa démission. Il eût peut-être été plus habile qu'il ne manifestât pas par ce mauvais plaidoyer pro domo une excessive mauvaise humeur.

Mes chers concitoyens,
Au moment où je remets les pouvoirs que l'Assemblée Nationale me conféra par plus des trois quarts de ses suffrages, le 23 septembre 1920, je veux m'adresser à vous.

Premier magistrat de la République, appelé, au lendemain de la plus cruelle et de la plus glorieuse des guerres, à veiller sur les destinées de la France. je savais que vos vœux unanimes se résumaient en un mot: la paix.

La paix au dehors par l'accord avec nos alliés, par le développement des ententes inlernationales sous l'égide de la Société des Nations; par l'exécution du traité de Versailles, qui devait nous garantir la sécurité el les réparations; par l'application des actes diplomatiques qui ont créé l'Europe nouvelle.

La paix au dedans, par l'oubli des discussions intestines d'avant-guerre, par le respect des croyances et des opinions; par la protection de tous les droits et les intérêts légitimes dans la tranquillité, le travail et l'ordre; par la poursuite incessante du progrès matériel et moral.

En même temps qu'il appliquait ce programme, le gouvernement ne pouvait oublier la dette sacrée contractée par la France envers ses régions dévastées comme à l'égard des victimes de la guerre pour l'acquitter, le contribuable français n'a pas avancé moins de cent milliards aux lieu et place du débiteur défaillant.

Tous les ministères, depuis celui que j'eus l'honneur de présider, se sont consacrés à l'oeuvre que je viens de définir. Pendant ces quatre années, le monde a rendu hommage au spectacle impressionnant offert par la France laborieuse et tranquille, aussi courageuse devant les tâches de la paix que devant les épreuves de la guerre.

Le 11 mai dernier, ont eu lieu les élections générales. Fidèle au premier devoir du président de la République, qui est le respect scrupuleux des volontés du suffrage universel, je me suis tourné vers les hommes politiques qu'il avait désignés; j'entendais collaborer avec eux en toute loyauté à la gestion des affaires publiques. A mes offres ils ont répondu par un refus. Ils ont exigé ma démission. Prétention injustifiable, violemment opposée à l'esprit comme à la lettre de la loi constitutionnelle.

Si notre Constitution remet le choix du chef de l'Etat uniquement aux mains des parlementaires, elle a du moins la prudence de disposer qu'une fois élu il n'aurait, sauf le cas de haute trahison, à rendre de comptes à personne pendant la durée de son septennat.

Une décision, inspirée par l'esprit de parti à quelques meneurs, vient de jeter bas celte garantie. Sous leur pression, des réunions extra-parlementaires ont déclaré que le président de la République, ne plaisant pas à la majorité de la Chambre nouvelle, devait se retirer immédiatement, sans attendre le terme légal de son mandat,

Précédent redoutable, qui fait de la présidence de la République l'enjeu des luttes électorales, qui introduit par un détour ie plébiscite dans nos mœurs politiques et qui arrache de la Constitution le seul élément de stabilité et de continuité qu'elle renfermat.

J'aurais cru commettre une félonie en me faisant -ne fit-ce que par mon inertie- le complice d'une nouveauté si grosse de périls. J'ai résisté. Je ne cède qu'après avoir épuisé tous les moyens légaux en mon pouvoir.

Demain, dans le rang, aux côtés des bons citoyens qui m'ont, de tous les points du pays, adressé l'encouragement précieux de leurs sympathies, je reprendrai la lutte pour la liberté, pour la République et pour la France.

Signé A. MILLERAND


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