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L'Œuvre 08 juin 1924


Le mouchoir de Tartuffe et la manière de s'en servir...

Hors-d'œuvre
Le mouchoir de Tartuffe et la manière de s'en servir

M. l'abbé Violet est un apôtre suivant la tradition évangélique: il ressent vivement ces haines vertueuses que sait donner le vice aux âmes généreuses, et, tel Polyeucte ou Chrysostome, il ne craint point d'en faire la démonstration publique. Rencontrant une femme nue dans la rue, il la lacéra de ses propres mains. La femme nue était figurée sur une affiche. C'était une racoleuse et une entôleuse par surcroît. Elle avait pour mission d'attirer les passants dans un théâtre où des artistes habillés des pieds à la tête jouent une pièce embêtante du commencement à la fin. Ainsi l'acte de M. l'abbé Violet, qui comparut devant le commissaire de police, fut un acte de justice.

Le commissaire de police ne manqua pas de faire remarquer à l'apôtre que son zèle eût été beaucoup mieux employé à porter des peignoirs, des pantalons et des camisoles aux jeunes dames qu'on voit sur la scène de nos music-halls et qui n'ont littéralement rien à se mettre. Dans les music-halls, la chair est prompte (par contre, l'esprit est faible) et les jeunes femmes en chair et en os offrent aux amateurs une tentation plus directe que les appas d'une femme en papier.

A quoi M. l'abbé Violet put répondre que la dame en papier s'imposait aux regards des passants; tandis que les amateurs paient spécialement pour voir les dames en chair et en os dans des établissements où ne fréquentent pas les ecclésiastiques. C'est ce que Didi, un jour, fit comprendre à son professeur de latin.

Ce jour-là, Didi avait quelque chose à demander à l'abbé chargé de la classe. Suivant la coutume des écoliers lorsqu'ils veulent attirer l'attention du professeur, Didi leva le bras droit et fit claquer ses doigts. N'ayant pas obtenu la communication, il leva le bras gauche et répéta la manœuvre. Puis, comme il s'agissait probablement d'une chose urgente, il agita simultanément et frénétiquement ses deux bras, avec un bruit de doubles castagnettes. L'abbé le regarda avec sévérité.

Dites-moi, La Fouchardière, quand vous aurez fini de faire la danseuse espagnole ! Didi, consterné, laissa retomber ses deux bras. Comment! monsieur l'abbé, vous savez ce que c'est que des danseuses espagnoles ? Vous en avez vu, des danseuses espagnoles?

Les ecclésiastiques ne sont pas obligés d'aller dans les endroits où on trouve des danseuses; s'ils y vont, c'est à leurs risques et périls. Mais ils sont bien obligés de circuler dans la rue; et, dans la rue, on ne doit rien exposer qui froisse les sentiments des vieilles demoiselles et des ecclésiastiques.

Cependant M. l'abbé Violet aura fort à faire s'il veut poursuivre son apostolat. Il est obligé de briser toutes les statues qu'on voit dans les jardins publics et qui offrent aux regards des bébés et des nourrices des messieurs et des dames à poil. en marbre ou en bronze. Il est vrai que ce spectacle n'excite aucunement les nourrices; pas plus que les passants ne sont offusqués par la vue des derrières joufflus exposés par les petits enfants.
Et puis, M. l'abbé Violet n'a-t-il pas pensé à la contre-offensive qui pourrait être tentée par les ennemis de la religion? Particulièrement il y a, parmi les socialistes militants, des citoyens extrêmement chastes et vertueux. Si ces autres apôtres surgissaient de l'autre côté de la barricade pour détruire les sculptures particulièrement scabreuses qu'on voit aux porches de nos cathédrales…

Ou simplement pour recouvrir d'un voile pudique ce Dieu qu'on voit dans toutes les églises chrétiennes et qui est figuré sous les espèces d'un homme tout nu…

G. DE LA FOUCHARDIÈRE.


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