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Le Provençal de Paris 22 juin 1924


Le Président Gaston Doumergue, un portrait atypique

C'est avec joie que tous les Provençaux de Paris ont appris la nouvelle de l'élection de M. Gaston Doumergue à la Présidence de la République.

Ce n'est pas ici qu'il est nécessaire de dire les sympathies ardentes qui l'entourent parmi les Méridionaux, en dehors et au-dessus des partis politiques. Bien peu de nos compatriotes ne l'ont vu et entendu, n'ont éprouvé le charme qui émane de sa grande simplicité, de sa bonté naturelle et de sa bonhomie souriante, sous lesquelles on découvre vite les plus rares qualités de l'esprit et du cœur.

Dans ce journal, dont M. Gaston Doumergue fut l'ami depuis le premier numéro, il y a bientôt vingt ans, et auquel il n'a jamais cessé de témoigner sa bienveillance active, il est sans doute superflu d'insister sur l'unanimité des sentiments d'affection, aussi profonde que déférente, qu'ont pour lui tous ses compatriotes.

Notre Midi se reconnaît avec fierté en Gaston Doumergue. En lui s'épanouissent les dons les plus précieux de notre race et c'est d'un cœur fervent que nous nous réjouissons de voir, aux heures graves que nous vivons, les destinées de la France mises en ses mains.

Adrien Frissant

Le nouveau Président

Nos confrères quotidiens ont déjà retracé, par le détail, les éminents services que le nouveau chef de l'Etat a rendus dans le passé. Depuis trente ans, M. Gaston Doumergue, travailleur acharné, a mis au service du pays, tout ce qu'il a d'intelligence et d'activité.

Rappelons simplement qu'il est né à Aigues-Vives, dans le Gard, et qu'il a aujourd'hui 61 ans. Avocat à Nîmes, puis magistrat en Indochine, juge de paix en Algérie, il fut élu député de Nîmes en 1893. Secrétaire de la Chambre en 1895, ministre des colonies (cabinet Combes) de 1902 jusqu'en 1905; vice-président de la Chambre en 1905 et 1906, ministre du commerce dans les cabinets Sarrien et Clemenceau, ministre de l'instruction publique dans le cabinet Clemenceau remanié; ministre de l'instruction publique (cabinet Briand) en 1910; sénateur du Gard en 1910, président du Conseil et ministre des affaires étrangères de 1913 à 1914.

Pendant la guerre, ministre des colonies dans le cabinet Viviani, puis dans le cabinet Briand, M. Doumergue a été chargé de mission en Russie en 1917; il fut président de la commission de la marine du Sénat.

Elu président de la commission des affaires étrangères du Sénat en remplacement de M. Poincaré, ses collègues l'appelèrent à la présidence du Sénat en janvier 1923, en remplacement de M. Léon Bourgeois, et il avait été réélu sans concurrent en janvier 1924.

Sa maison au pays natal
Mais ne nous étendons pas davantage sur son passé politique que tous nos lecteurs connaissent bien et que, depuis huit jours ont abondamment rappelé tous les journaux. Donnons plutôt, dans le Provençal de Paris, où nous sommes « entre nous », quelques détails d'intimité, comme ceux qu'on aime à se répéter en famille. De toutes les façons de saluer son élévation aux plus hautes fonctions de l'Etat, c'est certainement celle à laquelle le nouveau Président peut être le plus sensible.

La famille Doumergue est, depuis plusieurs siècles, fixée à Aigues-Vives, et sa maison daterait, dit-on, de plus de trois cents ans. Coiffée de tuiles rouges, cette maison a une façade austère, mais sa cour est toute fleurie de roses et d'hortensias. Elle a deux étages. C'est dans une chambre du premier qu'est né M. Gaston Doumergue. Elle a toujours les mêmes meubles qu'en 1863, cette bonne vieille chambre, et les meubles qui garnissent le cabinet du Président sont de la même époque et, dans un coin de ce cabinet, on a pieusement conservé le rouet de la grand'mère.

Rien n'est simple comme le bureau où a travaillé l'étudiant et où est revenu s'asseoir l'homme politique : une petite table en noyer avec carré de moleskine, quatre fauteuils rudimentaires, une liseuse en bois blanc, un lit de repos sobrement drapé et de grands rayonnages de sapin, où s'entassent livres et revues ; une autre pièce, plus coquette, sert de salle de réception au Président, dans une autre partie de l'immeuble.

On voit, là, quelques œuvres d'art modernes des toiles de Doigneau, un marbre de Charpentier, etc. Tous les styles s'enchevêtrent dans le mobilier, depuis un secrétaire Louis XVI, jusqu'à des chaises art nouveau, en passant par des fauteuils Louis-Philippe. Chaque génération a laissé dans la pièce de réception un document de son époque. M. Doumergue a passé toute son enfance dans cette maison, de même que toutes ses vacances de lycéen, d'étudiant, d'avocat et d'homme politique, et elle n'a presque subi aucune transformation depuis sa naissance.

L'ascendance du Président
La famille Doumergue compte, parmi ses membres, un consul, c'est-à-dire un des quatre notables auxquels, avant la Révolution, était confiée l'administration du pays. D'aucuns furent viticulteurs, d'autres marchands d'étoffes. La plupart d'entre eux ont atteint sans infirmité l'âge le plus avancé.

Le père du président de la République, M. Pierre Doumergue, était cultivateur. Il avait, comme son héritier, le caractère affable, et ne boudait jamais au travail. Mais Mme Pierre Doumergue, surtout, fut la grande éducatrice de son fils, qui lui avait voué un véritable culte. C'était une maîtresse femme, douée d'un grand bon sens, et son fils la consultait toujours volontiers, même sur les questions politiques, au courant desquelles, elle se tenait. Elle éleva son fils avec intelligence et dévouement, aidée dans sa tâche par la sœur du jeune Gaston, de quatorze ans plus âgée que lui. Gastounet », comme on l'appelait à Aigues-Vives, et comme on l'y appelle encore avec une familiarité affectueuse, fut d'abord l'élève de l'école primaire de son village, et il a gardé du vieil instituteur qui fut son premier maître un souvenir ému et reconnaissant.

A l'âge de 12 ans, le jeune Doumergue devint interne au Lycée de Nîmes, se montra brillant élève et eut tous les premiers prix; puis, il fit son droit à Paris et entra au barreau de Nîmes. On connaît la suite de sa carrière, que nous avons retracée ci-dessus.

Gaston Doumergue poète
Mais nous nous en voudrions de ne pas dire que, comme tout Méridional cultivé, M. Gaston Doumergue a participé aux manifestations du félibrige. C'est un lecteur passionné de Mistral, d'Aubanel, de Roumanille et des disciples de nos grands poètes provençaux. D'ailleurs, comme beaucoup de jeunes lycéens de chez nous, à l'âge de sa rhétorique, il rimait fort gentiment, et voici un des vers amusants qui datent du moment où, à la fin de ses humanités, il faisait son volontariat » d'un an à Aix-en-Provence:

Devant la salle du rapport,
Très mal à l'aise en leur tenue,
Ils passent la triste revue
Du colonel qu'ils craignent fort.

Et tandis que, comme à la foire,
On les fait tourner en tout sens,
C'est à peine s'ils peuvent croire
Qu'ils sont soldats pour si longtemps.

Mais patience, ô mes pauvres frères,
Vous qu'on appelle volontaires
Avec hélas ! peu de raison,
Douze mois s'envolent bien vite,
Et l'on croit rêver quand on quitte
Le régiment pour la maison.

Sans bruit, sans tambour ni trompette,
Chacun tire de son côté,
N'osant croire à sa liberté,
Emportant valise et musette.

Certes, ils ne regrettent rien,
Ils ont trop souffert dans l'armée,
Et cependant en cherchant bien,
Bien jusqu'au fond, dans leur pensée,
On verrait un regret profond,
Le regret des vieux camarades
Charmants amis, joyeux troubades,
Qu'ils ont aimés et qui s'en vont…

Encore un serrement de main,
Et chacun prend vite sa place.
Le train siffle et, dans le lointain,
Aix diminue et puis s'efface.

C'était signé: Gaston Doumergue, simple troubade de 2° classe.

A l'Elysée
Un dernier mot: M. Gaston Doumergue s'était attaché, au petit Luxembourg, M. Jules Michel, comme chef de cabinet. Le nouveau chef de l'Etat l'a conservé auprès de lui à l'Elysée, en qualité de secrétaire général de la Présidence. Tous ceux qui ont eu affaire à M. Jules Michel et ont ainsi pu apprécier son obligeante amabilité, se félicitent de le voir occuper ces très importantes fonctions.


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