| La Presse 12 juin 1924 |
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RÉFLEXIONS DU SOIR Les Dieux ont soif… Les événements d'hier et ceux d'aujourd'hui ont suivi le cours normal que nous avions prévu. Les communistes auront pu faire éructer par un des leurs à la Chambre les pires violences contre le président Millerand, ils n'ont pas eu, comme nous l'avions prédit, à faire camper leurs troupes sur nos boulevards. Le dernier acte est joué. Mais nous regretterons jusqu'au bout que le dernier mot ne soit pas resté aux défenseurs de la légalité, à ceux qu'on appellera désormais les constitutionnels et qui ont pris résolument leurs responsabilités. Nous regretterons que la démission du président de la République ait été concertée dans des clubs révolutionnaires, que l'ordre en ait été dicté par une poignée d'hommes à d'autres infiniment plus nombreux qui ont subi, dès l'abord, par faiblesse, leur tyrannique défi. Et nous constaterons, une fois de plus, avec amertume, que la peur des violents, le vertige qui s'empare des timorés au contact des audacieux est la caractéristique des époques troublées où la Révolution fait l'essai de ses forces. En sommes-nous donc là ? Eh oui, certes. Ne nous dissimulons pas la gravité de l'heure. A l'intérieur, tous les ennemis de l'ordre se réjouissent. La première victoire insurrectionnelle remportée sur lui, leur ouvre des horizons qu'ils pouvaient croire encore lointains. Puisqu'il est si facile à une minorité d'imposer ses volontés à une majorité et de la domestiquer, que ne peuvent espérer, dans un proche avenir, tous les chambardeurs ? La surenchère devient la règle. C'est à qui, pour complaire aux meneurs, s'associera demain à leurs mesures extrêmes. Il n'y a que le premier pas qui coûte. Il est franchi et les dieux ont soif. Quand nos Kerensky voudront faire demi-tour, ils trouveront des Lenine, j'en ai bien peur, pour leur barrer la route. A l'extérieur, tous ceux qui détestent le France, tous ceux qui lui gardent rancune d'avoir défendu la civilisation contre la barbarie, se frottent les mains et se congratulent. Le vieux singe Lloyd George fait le beau avec ses plus belles grimaces, qu'il avait dû rentrer depuis plus de deux ans. Les pangermanistes n'ont jamais été à plus belle fête. Ils n'ont pas besoin de pavoiser et d'illuminer. Leur joie insolente fait chorus avec celle des Soviets. L'Allemagne hâte sa préparation militaire; son chantage à main armée l'exalte. La Reichswehr a déjà une grande partie de l'armement et des munitions qui tripleront ses effectifs. Elle fait entrer chez elle le matériel de guerre que fabriquent ses voisins. Elle se dit qu'elle n'a plus de précautions à prendre et, par ses journaux, qui représentent Poincaré sous les traits d'une vipère, elle se contente de faire savoir aux gouvernants français qui vont prendre le pouvoir, que la tête de la bête, même séparée du tronc, reste encore agressive et dangereuse. Enfin, la Russie soviétique, cherchant une querelle de Boche à la Pologne, rompt les pourparlers avec elle. A l'heure où il faudrait qu'elle régnât plus que jamais, l'autorité s'effrite et se décompose. Au moment où il faudrait redoubler de vigilance vis-à-vis des Allemands dont nous mesurons depuis cinq ans la fourberie, nous n'entendons que des paroles de renoncement. Les bêlants pacifistes recommencent à pleurnicher leurs âneries sentimentales. Les incorrigibles fourriers de la guerre, les tristes dupes de la fraternité universelle forgent des armes pour le retour offensif de l'impérialisme qui manqua son coup. Est-ce pour cette comédie sinistre que la France, qui pleure encore ses morts, a voulu voter ? Est-ce aux pourvoyeurs du défaitisme qu'elle a confié son destin ? ANDRÉ PAYER. |
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