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Le Figaro 22 juin 1924


les superstitions de Jean Moréas

LES SUPERSTITIONS DE MOREAS

Je n'ai jamais connu d'homme plus superstitieux que Moréas. Il pâlissait s'il venait à renverser par mégarde une salière sur la table ou s'il y trouvait son couvert disposé en croix, et pour rien au monde il ne fût demeuré dans une chambre éclairée de trois bougies.

Lorsque je fondai le Sagittaire, en 1900, il me blâma nettement d'en avoir installé les bureaux au n° 13 du boulevard du Montparnasse. « C'est appeler l'insuccès, me disait-il, rien ne peut prospérer à l'ombre de ce chiffre fatidique. » Et il en portait loin la hantise puisque Desrousseaux (devenu, depuis, le député Bracke) me contait dernièrement qu'un soir, où il se promenait en sa compagnie, il n'avait jamais pu le décider à monter dans un fiacre dont la lanterne arborait le numéro 156, parce que Moréas y avait, du premier coup d'œil, reconnu un multiple de 13. Et Moréas avait d'autres scrupules singuliers.

Il lui advint de rompre brusquement des liaisons amorcées avec des gens, chez qui il avait cru, par la suite, démêler une vertu maléficiante. Il cessa de fréquenter un café où il avait ses aises et s'était longtemps complu, sous prétexte qu'un garçon, nouvellement embauché, lui donnait l'impression d'un «jettatore ». Je le trouvai, un jour, chez lui, pestant contre la persécution des choses. Il n'avait pu allumer son feu ni mettre la main sur les livres dont il avait besoin. Un brouillon important s'était égaré dans le désordre de ses papiers. Sa plume crachait, son encre était devenue blanche. Son cigare refusait de se consumer. Il m'exposa ses doléances et conclut : «Du reste, j’aurais tort de m'en étonner, A... sort d'ici. Chaque fois qu'il vient, c'est la même chose. Je ne veux plus le recevoir. Lorsque notre ami D... se maria : « Vous verrez, me dit-il, que sa femme lui portera malheur. » C'était une créature jeune et de vertueux maintien ; je la trouvais charmante. Moréas convenait de sa beauté, mais il lui soupçonnait un regard fatal.

Je ne rapporte pas ces choses pour m'égayer aux dépens de Moréas. D'ailleurs je dois bien convenir qu'en ce qui concerne le Sagittaire et Mme D..., ses prédictions se trouvèrent réalisées. Le Sagittaire connut des jours aussi éphémères que troublés et ce pauvre D... vit le lendemain de son mariage l'abandonner la chance qui lui avait souri jusque-là. La revue qu'il dirigeait, alors en pleine vogue, perdit, peu à peu, sa clientèle d'abonnés et les amateurs de tableaux désapprirent le chemin de sa galerie d'exposition.

Le malheureux garçon entreprit, pour se raccrocher, diverses spéculations hasardées qui ne firent que précipiter sa ruine, et il allait être acculé à la faillite lorsqu'il fut emporté par une mort prématurée. Je n'affirme pas que le « sourcil » de sa femme y fût pour quelque chose. Elle vit toujours. On me dit qu'elle a, depuis, enterré deux autres maris, mais elle n'était pas destinée à n'épouser que des désastres puisqu'elle a su rétablir sa fortune et qu'elle nage aujourd'hui dans l'opulence.

Si j'ai tant insisté sur ce côté du caractère de Moréas, c'est simplement pour établir que ceux-là ont tort qui veulent que la superstition soit toujours l'indice d'un cerveau faible ou ignorant. Il n'y en avait pas de plus lucide ni de plus armé de science que celui de Moréas, et je pourrais citer cent autres cas où l'on voit la superstition faire bon ménage avec le génie. Ce n'est pas seulement chez d'excellents poètes qu'on la trouve, encore qu'ils y soient portés davantage par une sensibilité plus vive et un sens plus aigu du mystère, mais chez des hommes d'action et de fameux capitaines.

César s'effrayait d'un croassement de corbeau et n'osait rien entreprendre qu'il n'eût consulté les Aruspices. Le front de Napoléon se plissait s'il avait commencé sa promenade du pied gauche ou si son cheval venait à broncher. Sans doute, on peut prétendre que César ne faisait en cela que suivre les errements de son temps et que Napoléon tenait ses craintes superstitieuses de son origine corse, et je veux bien que l'on explique celles de Moréas par son origine levantine. Pourtant que d'hommes supérieurs en France, même de nos jours, épris de surnaturel, donnent dans ce travers et se forgent des chimères à tous propos ?

Victor Hugo faisait tourner les tables, dans son exil à Guernesey et s'imaginait converser avec les « esprits ». Musset, qui savait par expérience que « c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur », s'abstenait de proférer certains mots qu'il supposait maléfiques. Ce n'était ni un Corse, ni un Hellène, ce Huysmans, qui croyait à la vertu des formules rituelles de l'envoûtement, ni ce Joséphin Péladan, qui s'était proclamé, avec son titre de Sar, héritier des anciens Mages, ni tous ces poètes kabalistes qui, groupés autour de Stanislas de Guaita, avaient rallumé l'Athanor des vieux alchimistes, mais si j'estime le terrain trop glissant pour me mêler de défendre la foi aux sortilèges, il est une superstition qui me paraît mériter l'examen, c'est la foi aux présages dont l'Histoire nous fournit tant d'exemples certains.

Moréas m'avait entraîné, par un bel après-midi d'été, dans cette verdoyante et pittoresque Vallée-aux-Loups, dont il avait fait, aux portes de Paris, sa promenade favorite, et que dorent tant d'illustres souvenirs. Nous longions les murs de l'ancienne demeure de Chateaubriand, et tandis que j'en admirais les ombrages, Moréas me dit :

Savez-vous que le soir de novembre où Chateaubriand vint prendre possession de son domaine, la voiture qui l'amenait versa à l'entrée de la grille ? Lui, et sa femme qui l'accompagnait, s'en tirèrent sans trop de dommage, mais plus encore que cette panne intempestive un incident fâcheux vint les impressionner. Chateaubriand apportait avec lui un buste d'Homère, qu'il révérait comme un fétiche et qu'il n'avait pas osé confier aux mains des déménageurs à cause de sa fragilité. Le buste était en plâtre, et dans le mouvement de bascule de la voiture, il sauta par la portière et se cassa le cou. Chateaubriand y prit révélation que ce nouveau séjour ne lui donnerait pas la tranquillité qu'il venait y chercher. Effectivement s'il put écrire les Martyrs, il n'y connut que des soucis, des alarmes, un redoublement d'inquiétudes et il devait le quitter, plus pauvre, plus amer et plus désemparé que jamais. Là où un autre n'aurait vu qu'un accident banal, sans graves conséquences, Chateaubriand lisait une prophétie.

Je suis persuadé, ajouta Moréas, que si nous nous observions mieux, nous découvrions que rien ne nous arrive dont les dieux ne nous aient avertis et dont ils ne nous aient donné le pressentiment. Je trinquais un soir avec des amis. Mon verre se cassa brutalement dans ma main avec une telle, force que les morceaux allèrent s'en éparpiller au loin. Je sus plus tard qu'au même instant mourait en Grèce, le plus cher compagnon de ma jeunesse. Les sceptiques auront beau s'insurger. Il faut, comme je l'ai écrit dans mon Iphigénie :
Il faut que l'homme sache
Que, malgré la raison, sous le ciel étoilé,
Plus d'un secret se cache.

Nous sourions de la préoccupation des anciens à observer les astres pour en tirer l'indice des événements futurs. Mais sur quelles bases asseoir une réfutation certaine ?

Croyez-vous, demandai-je, qu'il y eût une corrélation quelconque entre la mort de César et cette comète, dont nous parlent les poètes latins ?

Pourquoi pas ? La mort de César marquait la fin d'un monde. Il est possible que les révolutions morales correspondent à des troubles physiques.

Oh fis-je, tandis que sur la route où nous nous étions engagés pointait au loin le clocher de Verrières et que passait un groupe de séminaristes revenant d'un pèlerinage au calvaire voisin, ne parlez pas si haut, vous pourriez scandaliser ces messieurs. Ils ne manqueraient pas de nous prendre pour d'abominables païens. Mais, objecta Moréas, est-ce que l'Eglise n'a pas aussi son étoile des Mages, sa manne, ses pluies de soufre, ses prophètes, ses messages divins, ses colloques entre le ciel et la terre? Eginhard était chrétien qui, dans Sa vie de l'Empereur Charles, nous énumère tous les prodiges précurseurs de sa mort et de la dislocation de son empire.

Il y a quinze ans que Moréas me tenait ces propos. Et au moment où j'écris ces lignes, je pense que si Eginhard revenait parmi nous, il aurait les mêmes alarmants symptômes à enregistrer.

Quels temps furent plus fournis de présages que ceux qui virent s'ouvrir la guerre mondiale dont les convulsions durent encore? Faut-il voir dans cette fureur de massacre qui vient d'emporter l'humanité la conséquence du détraquement des astres ou si ces cataclysmes physiques, ces cyclones, ces éclipses, ces tremblements de terre, ces éruptions volcaniques, ces dévastations de forêts incendiées, ces fleuves débordés rompant leurs digues, ces craquements de l'écorce terrestre, dont nous sommes les témoins, ne sont que les signes annonciateurs de la chute des trônes et de l'agonie d'un ordre ancien ?

Dans cette catastrophe des fêtes du couronnement du dernier tsar, renouvelant la catastrophe des fêtes du mariage du dauphin (depuis Louis XVI) avec Marie-Antoinette, faut-il voir un simple effet du hasard ou la prédiction d'un même destin tragique, d'une double dynastie' étouffée dans le même flot de sang?

Avouons que s'il n'y a là qu'une coïncidence, elle est assez troublante pour autoriser l'hypothèse d'une intervention des puissances occultes. Entre les superstitions enfantines, fruit de l'ignorance, et celles qui ne sont que des lueurs de clairvoyance, il sera bien difficile de faire le partage, tant que nous n'aurons pas la clé du grand mystère qui nous entoure.

Ernest Raynaud.


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