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Comœdia 22 juin 1924


Parmi les petites expositions, Jean Peske

Parmi les petites Expositions

M. Jean Peské peintre des grands arbres.  Mme Marthe Solange et l'imagination ingénue de ses pastels.   Importance du marchand dans la vie artistique.   aquarelles de M. Lebasque.   Les tableaux de Mme Mela Muter.   L'exposition rétrospective de Georges Lacombe.

Puisqu'enfin sont écloses les chaleurs estivales, demandons aux peintres de nous aider à fuir la lourde atmosphère des boulevards, demandons-leur d'éveiller en nous l'image des lieux où la nature est souveraine et où des branches enchevêtrées et mêlant leurs feuillages font jouer l'ombre lumineuse sur des herbes vertes. Au hasard des petites expositions, nous rencontrons quelques-uns de ces artistes. Voici, par exemple, M. Jean Peské qui dresse en maint dessin des arbres gigantesques.

Avec lui, on ne se promène pas emmi le mystère des sous-bois. Chaque arbre est un individu dont il trace le portrait, quelquefois seul, parfois par groupe de trois ou quatre. Lorsqu'un paysage en arrière s'étend, s'enfuit, perd au lointain ses horizons vus à travers les branches, il joue le même rôle qu'un fond dans tout portrait: rôle secondaire et de mise en valeur. Et ainsi l'on a quelques révélations.

Voyez le cèdre, rival heureux de celui du Jardin des Plantes, dont le torse puissant se hisse plus haut que les murs du parc de la préfecture de Blois où il est planté ; voyez encore ces quatre compagnons magnifiques, que presque tous les Parisiens ignorent et qui se dressent, majestueux, dans les jardins de l'Observatoire. Ceux-ci sont grands seigneurs citadins, mais tels châtaigniers au tronc rugueux, tels trembles qui agitent leur silhouette sur le ciel, tels pins descendant vers la mer sont gentilshommes campagnards dignes de tous suffrages.

L'arbre, voilà le sujet de prédilection de M. Jean Peské. Sans doute, le pittoresque des maisons abandonnées, la douceur des chaumières picardes, la majesté d'un château médiéval, l'étendue des champs et le courroux de la mer, le calme des canaux et la nonchalance estivale de la Loire lui furent-ils aussi thèmes à maintes pages. Oui, mais par-dessus tout c'est l'arbre séculaire qui est près de son cœur.

Pour en dire la beauté, M. Peské use d'une langue austère. Il compose sa présente exposition de ces grands dessins en noir qui lui sont particuliers. Parfois il les rehausse de quelques touches de sanguine. Il se décide en quelques panneaux à user des trois crayons. Mais toujours il reste châtié, d'une sobriété rigoureuse qui répugne aux fantaisies joyeuses. Son art est amoureux des larges cadences qui conviennent à la décoration. La simplicité des moyens mis en œuvre s'associerait à merveille à certains intérieurs si notre temps avait à cœur d'utiliser tous les talents autour de nous et de les employer en vue d'un maximum de résultats.

Si M. Peské construit et trace ses tableaux avec la logique et la précision d'une science acquise, une exposante au même moment apporte des œuvres qui, en apparence, dédaignent toute logique et ignorent toute science.
Mme Marthe Solange, alias Mme Pierre Bonnard, s'est découvert tout à coup des dons de peintre. Elle est passée, nous dit, dans une exquise préface, Mlle Louise Hervieu, « de la plus parfaite innocence à la connaissance, sans avoir fréquenté ateliers, laboratoires ou chapelles. », et elle apporte les fruits de cette connaissance sous la forme d'une centaine de pastels.

Chacun garde le souvenir de ces expositions naguère très fréquentes et où l'on présentait des dessins d'enfants, comme le dernier mot de la sensibilité artistique. Parmi eux s'en trouvaient d'exquis. Seulement de tous les jeunes prodiges qu'on a célébrés, quel s'est maintenu et brille à présent au ciel de l'art? Eh bien, les pastels de Mme Marthe Solange unissent le charme des dessins d'enfant à la volonté d'une grande personne et donnent une impression d'heureuse sécurité. Il est bon cependant qu'on ne les présente pas à tel professeur que je sais, lequel donnait hier une mauvaise note à une élève qui refusait de mettre dans une rose des notes mauves qu'elle n'y voyait point. Mme Marthe Solange ne met que les nuances qu'elle voit et c'est là que réside en grande partie le secret de sa réussite.

Elle unit le charme et la candeur de l'enfant à une imagination audacieuse. Elle est la petite fille qui plante des herbes dans un tas de sable et qui regarde, émerveillée, le joli bois que viendront peupler les oiseaux. Son ingénuité est fraîche, candide, faite d'adorables gaucheries qui s'ignorent et par quoi s'exprime à plein cœur une sincérité qu'il faut souhaiter à tous les peintres. Sa joie imaginative ajoute à sa création, la rectifie et la complète et de même qu'elle dresse une forêt de branches piquées au sol, elle découvre un océan dans une mare et célèbre l'une et l'autre avec un tel enthousiasme qu'elle oblige à le partager.

Voici une barque rose. Elle est de guingois, ventrue et mal construite. Mais elle apporte une telle chanson de nuances subtiles sur l'eau herbeuse qu'elle en est superbe. Voici ailleurs une allée de sable rouge qui s'enfonce vers un grand arbre aux branches à demi dépouillées. Les palmes au-devant s'inclinent: il semble que se prépare une fête et que quelque fée va surgir. Partout, d'adorables points de départ qui attirent vers un récit dont la conclusion perdra dans des aspects fugitifs. On comprend sans peine que l'artiste, pour ses transcriptions, ait adopté le pastel, plus favorable que tout autre peinture aux musiques des nuances.

Voilà donc une sensibilité féminine qui présente ses œuvres sous une double caution d'artistes: celle de M. Pierre Bonnard et de Mlle Louise Hervieu. Cela, j'imagine, doit suffire. Cela eût suffi en d'autres temps. Pourquoi y joindre une troisième ? Avec quelle ingénuité Mlle Hervieu n'ajoute-t-elle pas dans sa préface, s'adressant à l'artiste : « C'est ainsi que lorsqu'un grand marchand vit votre travail, qu'on ne lui montrait pas, et s'en déclara charmé autant qu'étonné, vous en êtes demeurée bien émue... Un grand marchand ? Où commence un grand marchand? Et voyez poindre l'importance du marchand dans la vie artistique. « Pour faire un tableau, disait naguère un peintre, il faut avoir du talent; pour le vendre, il faut du génie. » Et Mile Hervieu, ayant incliné son talent fraternel vers le talent naissant de Mlle Marthe Solange, veut que préside encore à son arrivée l'auréole du génie, de ce génie qui désirerait que l'on pût confondre le caducée de Mercure avec la lyre d'Apollon. N'insistons pas. Rendons hommage à la fraîcheur d'impression, au charme exquis des pastels de Mme Marthe Solange. Sans doute, ils n'apportent pas une puissance d'analyse profonde qui saisisse les détails en leur multiplicité, qui les brasse, qui les mélange pour les unir en une forte synthèse servie par une science acquise. Restons sur cette belle phrase de Mlle Louise Hervieu qui donne tout le secret de l'enthousiasme et tout le secret du bonheur.

« Si on nous avait demandé: « Pourquoi cette chose est-elle jolie ? », nous aurions volontiers répondu, sans chercher de longues raisons critiques: « Elle est jolie parce que je suis heureuse quand je la regarde. » Les pastels de Mme Marthe Solange donnent de la joie à qui les regarde. Remercions leur auteur.

Joie de vivre ou de se laisser vivre, joie végétative d'un beau jour sur un beau soleil, voilà ce que tente d'exprimer aussi. dans les aquarelles qu'il apporte, M. Henri Lebasque. C'est la joie printanière du petit chemin bordé d'arbres méridionaux, celle du sous-bois où le hamac balance sa paresse, joie de la plage nonchalante, du sable qui se modèle au contact des corps étendus, du golfe où des barques reposent, du bassin où une ombrelle bleue met ses reflets, joies fugitives et éparpillées que chacun de nous peut saisir à sa guise au hasard de ses promenades

Faut-il encore parler de joie devant les tableaux de Mme Mela Muter ? Ici, tout est gravité, inquiétude, questions posées à la vie. Le rythme des couleurs est composé avec science. Une intensité naît de certains rapports. Mme Muter marque une tendance heureuse à quitter le royaume de la tristesse où elle se complaisait naguère, sans pourtant aller encore vers la gaîté. Une marine où les bleus de la mer jouent à travers les barques pressées apparaît comme un émail. M. Georges Polti, mélancolique, appuie sa barbe sur ses mains jointes. Une figure de femme se hausse à la construction et presque à la majesté classique, proche d'une Maternité résignée et sans élan enthousiaste. Le peintre de ces toiles cherche, pense et vise plus à faire penser qu’à attirer et à séduire.

La joie se cache aussi, distante et discrete, dans l'exposition posthume de Georges Lacombe. Cet esprit curieux, inquiet, hanté tour à tour par les exemples de Signac, de Guillaumin, de Gauguin, de Sérusier, de Maurice Denis, a reflété les courants les plus divers avec une intensité particulière. Sculpteur, il a reproduit dans le bois en reliefs parfois coloriés, de véritables tableaux; il a taillé à plein chêne de hautaines figures et modelé en bustes expressifs nombre des plus notoires de ses contemporains. Son exposition retrospective forme un ensemble d'un très haut intérêt. On y a joint quelques sobres dessins, délicate émotion, dus à Mme Lacombe, et M. Jean Vignaud, en une page éloquente célèbre cet artiste «qui découvrait dans un sous-bois plus de poésie et plus de couleurs que dans un palais de Venise Caire »

Et, avant que le Salon des Tuileries accapare l'attention au détriment des œuvres éparses dans les diverses galeries parisiennes, il faut signaler en courant l'ensemble qu'a groupé M. André Beloborodoff qui continue à célébrer, à l'instar des maitres du XVIIe siècle dont il s'est approprié avec talent procédés et technique, les petites villes d'Italie et de Provence, ressuscitant à la sépia leurs aspects pittoresques en un voyage qu'il fait « pour nous, le crayon, la plume, le pinceau à la main, les yeux avides des spectacles de pittoresque et de beauté, l'esprit vigilant aux nobles impressions de nature et d'art », ceci dit pour citer encore l'une des plus jolies préfaces que susciterent les récentes expositions, la préface de M. Henri de Régnier.

René-Jean


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