| L'Écho de Paris 19 juin 1924 |
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POLITICIENS ET PROFESSIONNELS Le résultat des élections du 11 mai a surpris bien des gens qui ne se nourrissaient ni du même désir, ni du même espoir. Ayant déçu les partisans de la concorde nationale, il a naturellement ravi les politiciens qui s'évertuent à satisfaire, dans la lutte des partis, leur intérêt et leur ambition. Mais il a surtout fort étonné certains qui, se flattant d'échapper à la passion politique, suivaient avec un dédaigneux détachement l'évolution, qu'ils disaient profonde et sincère, des tendances du suffrage universel. La veille du scrutin, encore, ils affirmaient que la politique serait, par l'électeur, reléguée au second plan, et que le souci des intérêts professionnels fixerait sinon exclusivement, au moins primordialement, le choix de ses candidats. L'événement a porté le coup décisif à ces conjectures. Partout, ou à peu près, les candidats professionnels, députés sortants ou autres, ont échoué. Est-ce un bien dont il faut se réjouir, ou un mal qu'il faut déplorer? C'est en tout cas un fait qu'il serait vain de nier. D'excellents agriculteurs, qualifiés entre tous pour défendre l'intérêt du paysan, ont demandé à leurs concitoyens de toutes opinions, mais appartenant à la profession, de se compter sur un programme excluant les problèmes de pure politique. Ils n'ont pas été suivis. Des commerçants avisés et notoires, s'inspirant des vœux formulés par des comités et des groupements professionnels, ont accepté de rester ou de devenir candidats, pour porter au Parlement la défense de leur cause violemment meurtrie. Ils ont perdu, dans bien des cas, les positions acquises et n'en ont conquis aucune nouvelle. Candidats commerçants et canndidats agriculteurs ont simplement et uniquement obtenu, sans plus, les suffrages qui, en dehors de toute pensée professionnelle, devaient aller à la liste sur laquelle ils étaient inscrits en vertu de déclarations politiques que, par solidarité nécessaire, ils avaient approuvées et signées. Et le nombre de ces suffrages ne s'est pas accru de ceux que ces mêmes candidats espéraient devoir leur être spécialement attribués dans un intérêt de défense professionnelle. Le système de scrutin n'a même pas favorisé le candidat professionnel. La faculté du panachage n'a été que fort peu mise à profit, et si des ratures se sont produites, il n'apparaît guère qu'elles aient été effectuées au détriment des hommes de parti. De cette expérience réalisée dans des conditions particulièrement favorables à la manifestation de la solidarité professionnelle, que faut-il conclure? Sinon que rien n'est changé dans le domaine des choses électorales. L'électeur va toujours au représentant de son opinion politique et ne fait, à son intérêt professionnel, aucune concession sérieuse. C'est peut-être parce que, dans certaines sphères politiques, on avait mieux compris cette psychologie spéciale, que l'on s'efforçait de combattre des adversaires en les disqualifiant par l'accusation de cacher, sous l'étiquette de défense professionnelle, l'unique souci de desseins électoraux. J'ai souvent ouï dire à de braves citoyens, réunis pour des fins précises d'ordre professionnel : « Méfiez-vous, on veut vous compromettre et vous entraîner dans la politique. » Et ce conseil, venu de politiciens apeurés, jetait aussitôt dans l'âme de l'électeur un ferment de suspicion contre lequel s'épuisaient en vain les réactions de la logique, du bon sens et du devoir loyalement accompli. N'est-ce pas Waldeck-Rousseau, cependant, qui adressait aux hommes de la profession ces paroles Faites la politique, ou la politique se fera contre vous. » Et n'est-ce pas lui encore qui affirmait que «la politique n'est pas un but, et qu'elle ne doit pas surtout être une carrière », ajoutant aussitôt : « Soyez persuadés que le jour où tout le monde fera de la politique on verra enfin se clore l'ère des politiciens»? Il est vraiment singulier de constater que ce désarmement de la volonté s'effectue surtout parmi les citoyens les plus jaloux de leur indépendance et que les arguments les plus graves devraient au contraire pousser à maintenir intangible leur droit de voter selon leurs vues et leur intérêt bien compris. Pourtant, il faut enfin choisir. A répéter les mêmes fautes, il n'est point sûr que l'on s'arrête toujours aux mêmes résultats. Or, ceux qu'a produits le dernier scrutin sont, du point de vue économique, assez inquiétants pour qu'on songe à ne pas les perpétuer... Je ne sais plus qui a dit que nous souffrons d'une crise de volonté, mais non pas de bonne volonté. La bonne volonté de l'agriculteur, du commerçant, et plus généralement du producteur et contribuable, français, elle est certaine, immense, inépuisable. Mais, elle est stérile. Il faut y substituer la volonté tout court, qui préparera les redressements nécessaires de l'opinion et donnera à ce pays, qui en a tant besoin et le mérite si largement, l'équilibre social et moral, garantie de vitalité nationale et de prospérité économique. Demain, les raisons de vouloir seront encore plus nombreuses et plus pressantes. Acceptons dès aujourd'hui la tâche que notre conscience nous impose. VICTOR CONSTANT, ancien député de la Haute-Loire, président adjoint de la Confédération générale du commerce et de l'industrie français |
| retour - back 19 juin 1924 |







































































