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Le Provençal de Paris 22 juin 1924


Trois Poèmes Inédits de J.-H. Fabre

Il y a quelques mois, nous avons déjà. grâce à l'obligeance de M. Pierre Julian donné le fac-simile d'un manuscrit inédit de l'illustre entomologiste J.-H. Fabre. C'était, nos lecteurs s'en souviennent, un poème provençal sur Lou Grapaud. C'est encore à M. Pierre Julian que nous devons aujourd'hui la bonne fortune de pouvoir publier trois poèmes, français cette fois, du grand savant. Avant l'hiver prochain paraîtront, chez Delagrave, les Poésies françaises et provençales a J.-H. Fabre, édition du centenaire, par Pierre Julian, avec la collaboration a M. Legros et du maître Sicard, le sculpteur bien connu. Les trois poèmes ci- dessous, encore inédits, sont tirés du recueil à paraître. Pour un d'entre eux La Libellule, nous publions également la musique que Fabre a écrite pour ces vers. C'est une nouveauté sensationnelle. On ne connaissait pas encore l'Ermite de Sérignan comme musicien. C'est une primeur que nos lecteurs, nous en somme certains, apprécieront à son prix.

LE MULOT
Non, le Mulot,
Le petit rat à bonne mine
Non, le Mulot,
Heureux de peu dans sa chaumine,
N'est pas un sot.
Non, le Mulot
N'est pas un sot.

Il vit pauvre et content.
Un monceau de pierrailles,
Contre le vent bien abrité,
Chaud en hiver, frais en été,
Lui donne domicile au milieu de broussailles.

Il y possède en un recoin,
Pour reposer en paix sa gentille frimousse,
Appartement secret avec tapis de mousse,
Alcôve et couchette de foin.

De vestiaire aucun, car par économie
Il ne change jamais d'habit,
Un complet de bure suffit.
Le reste du manoir est cellier, fruiterie.

Là s'amassent le gland, la noix,
L'amande mûre à point, le gros noyau d'olive.
Le raisin noir muscat séchant à la solive
Et la noisette premier choix.

A loisir, de sa dent si patiente et si dure
Il lime, il perce l'épaisseur
D'une coque, et fin connaisseur,
Gruge le contenu par l'étroite ouverture.

Le ventre plein, il réfléchit,
Il philosophe sur les choses de ce monde
Où le luxe orgueilleux en misères abonde;
Il bénit le ciel et se dit:

Quand j'ai sous l'amandier, la treille et la javelle
Glané pain suffisant, ma foi,
D'ambition sans frein pourquoi
Irai-je en insensé me troubler la cervelle!

Bien dit, Mulot.
Le petit rat a bonne mine,
Non, le Mulot
Heureux de peu dans sa chaumine
N'est pas un sot.
Non, le Mulot
N'est pas un sot.

Sérignan, Novembre 1899.

La Libellule

Ah! qu'elle est belle
Au bord des eaux,
Ah! qu'elle est belle
La demoiselle,
Reine des joncs et des roseaux!

Elle voltige
Incessamment,
Elle voltige
De tige en tige
Que l'eau fait trembler doucement.

Silencieuse,
A travers l'air.
Silencieuse,
Capricieuse
Elle passe comme un éclair.

Elle s'élance
S'en va, revient;
Elle s'élance,
Puis se balance
Au bout du jonc qui la soutient.

Elle a quatre ailes
Teintes de roux;
Elle a quatre ailes
Riches bretelles
Dont nos tissus seraient jaloux.

Droit, cylindrique,
Prompt à l'essor,
Droit, cylindrique,
Tout métallique
Son corps s'allonge au lingot d'or.

Et que fait-elle
Allant, venant
Et que fait-elle
La demoiselle
Avec son costume élégant?

Elle travaille,
Non sans danger;
Elle travaille,
Chasse et bataille
Pour acquérir de quoi manger.

Car la paresse,
Sachez-le bien,
Car la paresse,
Dans la détresse,
A nul de nous n'apporte rien.

15 Décembre 1899

LE GRILLON ET LE PAPILLON

L'histoire des bêtes rapporte
Qu'autrefois un pauvre grillon
Prenant le soleil sur sa porte
Vit passer un beau papillon;

Un papillon à longues queues,
Superbe, des mieux, décorés,
Avec rang de lunules bleues,
Galons noirs et cercles dorés,

« Vole, vole, lui dit l'ermite,
Sur tes fleurs du matin au soir;
Ta rose ni ta marguerite
Ne valent mon humble manoir.

Il disait vrai. Vient un orage
Et le papillon est noyé
Dans un bourbier; la fange outrage
Le velours de son corps broyé.

Mais la tourmente en rien n'étonne
Le grillon qui, sous son abri,
Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il tonne,
Vit tranquille et chante cri-cri!

Ah! n'allons pas courir le monde
Parmi les plaisirs et les fleurs.
L'humble foyer, sa paix profonde,
Nous épargnerons bien des pleurs.

Decembre 1895


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