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La Presse 22 juin 1924


Un acrobate japonais est victime d'un grave accident

ECHOS

La Quotidienne

L'accident très grave dont vient d'être victime un acrobate japonais, en représentation dans un cirque de Montmartre, a produit, dans le public, une sincère émotion, qu'ont traduite plusieurs, de nos confrères.

M. Antoine a saisi l'occasion de protester, une fois de plus, contre la suppression du filet; c'est un sujet qu'il a déjà souvent traité; il s'étonne, non sans raison, de l'inertie dont font preuve « les autorités », qui ont la charge de veiller à ce que les règlements de sécurité soient rigoureusement observés.

C'est un fait qu'on ne se préoccupe plus guère de protéger les artistes de music-halls et de cirques contre leur propre audace et leur témérité : celle-ci confine trop souvent à la véritable folie. Antoine fait observer, avec raison, qu'elle comporte également des risques pour les spectateurs. Trop souvent, les gymnastes exécutent leurs exercices, d'une délirante hardiesse, au-dessus du public. Un beau jour, la chute d'un de ces imprudents équilibristes ou voltigeurs coûtera la vie à deux ou trois personnes, venues dans l'intention de passer une soirée agréable, et qu'on emportera sur un brancard.

Non seulement, les « tours » de ces acrobates deviennent de plus en plus extraordinaires, et révèlent, de la part de ceux qui les ont combinés, autant de courage que de sang-froid, mais encore les mesures de protection deviennent de plus en plus illusoires.

En réalité, elles n'existent plus. L'usage du filet, tendu sous les gymnastes, est considéré comme suranné. Et sa disparition a fini par donner au public l'impression, assurément fausse et même absurde, que les exercices auxquels il assiste ne présentent aucun danger pour l'acrobate qui les exécute.

Le spectateur est ainsi arrivé à s'imaginer que l'habitude, l’entraînement, ont eu pour effet d'immuniser les artistes de cirque contre tous les risques de chute ou d'accident; ils semblent avoir vaincu les lois de la pesanteur et trouvé les secrets de l'équilibre, dans les positions les plus instables; ils appartiennent à une autre espèce et possèdent d'autres ressources que le commun des mortels. Mais un fait divers, ayant eu pour scène la piste d'un établissement parisien, vient, de temps en temps, rappeler le public à une conception des choses moins extravagante.

Hier, c'était, à Montmartre, un acrobate japonais qui se fracturait le crâne en tombant d'une hauteur de dix mètres sur le sol. L'autre semaine, c'était, rue Saint-Honoré, une gracieuse équilibriste, qui glissait d'un trapèze et se faisait de multiples fractures qui la rendaient à jamais impotente. Il y a quelques mois, c'étau à Bordeaux, un gymnaste qui se tuait dans les mêmes conditions. Il faudrait la documentation de notre excellent confrère Gustave Fréjaville, l'historiographe du music-hall, pour dresser une liste, à peu près complète, de tous ceux qui ont trouvé une mort tragique, ou d'incurables infirmités, en s'évertuant à satisfaire ou à stimuler la curiosité blasée du public.

Commentant l'accident dont son camarade, l'équilibriste japonais, venait d’être victime, l'un des célèbres Fratellini observait l'autre jour: « Qu'est-ce qui fait le gros succès des acrobates? C'est moins, malheureusement, la difficulté du tour à exécuter que le péril qu'il présente; tel exercice de trapèze ne provoquera aucun enthousiasme, exécuté à deux mètres du sol; qu'on hausse le trapèze à dix mètres, et l'on applaudit furieusement, »

Très juste! Mais raison de plus pour protéger ces acrobates contre leur imprudente témérité, que stimule l'inconsciente cruauté du public, contre laquelle il est urgent de les protéger aussi ! -

PAUL MATHIEX.


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