Nouvelles des ports

aquarelle marine - marine watercolor

Rafiots et compagnies

aquarelle marine cargo au mouillage - marine watercolor cargo ship at anchor

Nouvelles des escales

aquarelle marine - marine watercolor


L'Éclaireur du dimanche 29 juin 1924


verra-t-on comme en Amérique des Théâtres-Hôtel

M. Quinson et M. Volterra sont, à Paris, ce qu'il y a de mieux, ou, tout au moins, de plus dernier cri, en fait d'entrepreneurs de spectacles susceptibles de faire cracher aux spectateurs quelques livres sterlings, avant que celles-ci ne valent plus que soixante francs, comme au bon vieux temps.

Ces messieurs sont extrêmement impressionnés par les nouvelles venues d'Amérique, qui apprennent au monde étonné la création de théâtres nouveau modèle, aux proportions kolossales et où, en plus du spectacle, - les amateurs de distractions artistiques trouveront un restaurant pour dîner, un bar dansant pour souper et un hôtel pour le coucher.

C'en sera donc fini des retours tardifs à la recherche d'impraticables taxis, sous la pluie. Une chambre extra confortable vous attendra, et pour vous reposer des fatigues cérébrales causées par le nouveau chef-d'œuvre, vous aurez la joie d'un bon bain, dans un cabinet de toilette somptueux. Et quel délicieux sommeil ensuite!…

Comme il y a des loges où se réunissent des amis, il y aura des appartements entiers où les chambres seront contiguës. Et dès le matin, à l'heure nécessaire, après le chocolat savoureux, des autos de l'Hôtel-Théâtre ramèneront chacun à ses affaires ou à ses plaisirs, à l'heure qu'il leur plaira d'indiquer.

Bien entendu, ceux qui préfèrent passer la nuit à boire ou à danser, trouveront, dans le même hôtel, tout ce qu'il faudra : boissons subtiles, cocktails vigoureux, jazz-bands hawaïens et danseuses expertes.

N'est-il pas tout indiqué qu'à Paris, ville jadis Lumière, cette formule artistique s'implante dans nos mœurs? Si les Parisiens s'y montrent un peu rétifs, au début, les innombrables étrangers près d'un huitième de la population seront tout de suite des clients de ces Palaces.

Vous pensez bien que le Syndicat des Directeurs et le Syndicat des Hôteliers ne vont pas manquer de prendre contact, afin d'entamer des pourparlers. Ces deux groupements sont respectivement des « forces » puissantes, qui ont à leur disposition tous les capitaux et toute la publicité nécessaires. Ils pourront y trouver leur compte en organisant, dans des genres différents, des représentations, renouvelées chaque jour, unissant là leurs intérêts, de telle sorte que les clients adopteront le théâtre parce qu'ils se trouveront bien à l'hôtel et adopteront l'hôtel parce qu'ils se trouveront bien au théâtre.

Le point délicat est de trouver dans la capitale des emplacements assez grands pour donner à un architecte audacieux, la possibilité de faire luxueux, confortable et vaste. Une réglementation que le Conseil Municipal, malgré de nombreuses instances, ne consent pas à annuler, interdit, en France, les gratte-ciels qui, en Amérique, permettent ces témérités.... Ne vient-on pas, à New-York, de commencer à construire, non seulement un théâtre-hôtel, mais une église-hôtel de proportions formidables, où des centaines de pèlerins pourront dormir et manger, entre leurs dévotions ?

Il faut, à Paris, remplacer par la largeur ce qu'on ne peut avoir en hauteur, et le prix du mètre carré, dans les quartiers centraux, arrive à des chiffres inouïs. Le problème, pourtant, n'est pas insoluble et si MM. Quinson et Volterra ne s'y risquent pas, des managers venus d'Amérique de ces hommes qui ne reculent devant rien et qui, au beau milieu de la capitale, achètent déjà à n'importe quel prix, toutes les maisons disponibles, afin d'en faire des banques sont bien capables de tenir le coup.

Un des chapitres, et non des moins intéressants de leur projet, chercherait, dit-on, à réaliser ce genre d'entreprise, en de plus modestes proportions, dans les grandes villes de province où il faut hélas, constater que les théâtres, tels qu'ils sont organisés, ont bien du mal à vivre…

Ne peut-on partir de ce principe qu'en édifiant magnifiquement, dans des villes comme Lille, Le Havre, Nantes, Brest, Toulouse, Bordeaux, Tours, Nancy, Marseille, Lyon, Montpellier, etc., des théâtres-palaces, où l'on trouverait à dîner, à souper, à danser et à coucher, dans des conditions d'argent raisonnables, il y aurait pour les provinciaux qui ne s'amusent pas beaucoup en province, un attrait incontestable, à la condition d'avoir de bons spectacles, sans cesse nouveaux.

Pour cela, des troupes de premier ordre, avec un répertoire de premier ordre aussi, circuleraient entre ces villes, auxquelles elles seraient exclusivement consacrées. Les spectacles alterneraient de grande musique, d'opérette, de drame, de ballet, de comédie, et cela permettrait de constituer une douzaine de troupes, faites d'éléments excellents. Elles emploieraient un bon nombre de ces artistes de grand talent, qui, malgré ce talent, restent sans travail. Il y aurait même lieu d'envisager des créations de pièces nouvelles des grands auteurs qui auraient leur consécration en province, avant de l'avoir à Paris. Pourquoi pas?

Tous ces projets sont à l'étude. Soyons certains que, d'ici quelques années, nous en verrons aboutir qui seront de cette envergure. Comme on a vu construire des stades colossaux et des piscines pour les sportifs, on verra les artistes avoir leur part, surtout si, au souci artistique, vient s'y mêler le souci du confort, de la gourmandise et des distractions nocturnes, pour lesquelles tant de gens dépensent tant d'argent, sans lésiner. Evidemment, ce sera là un changement notable dans nos mœurs. Mais ne peut-on s'attendre à tout, aux temps ahurissants où nous vivons?…

HENRY DE FORGE.


retour - back 29 juin 1924