Les Melons de Cavaillon et Alexandre Dumas père
M. Etienne Auvert raconte, dans la Dépêche du Midi, une bien curieuse histoire, très peu connue, et que nous nous en voudrions de ne pas faire connaître à nos lecteurs. La voici :
Si vous entrez dans la mairie de Cavaillon, si vous ouvrez le registre des délibérations du Conseil municipal, si vous y recherchez la date de la séance du 13 novembre 1864, vous y trouverez que, ce jour-là de la session, sous la présidence de M. Tourel, maire de Cavaillon, et en présence de MM. Seguin, Lapierre, Michel, Isoard, Bernardini, Lisbonne, Gros, Derrive, Bon, Robert, Sarnette, Jh. Véran, Méritan, eut lieu un débat concernant des melons et Alexandre Dumas père.
Ce dernier avait déclaré excellents ces incomparables melons dont le marché de Cavaillon a la spécialité. Il avait dit, en fantaisiste, qu'il s'estimerait bien heureux si l'on pouvait lui en expédier. Certainement, maître, dit un Cavaillonnais, vous n'aurez qu'à nous adresser, en échange, un volume, avec votre dédicace. Nous jugerons que le marché restera très avantageux pour nous.
C'est à cette proposition qu'Alexandre Dumas répondit par la spirituelle lettre que voici :
Monsieur, Aussitôt votre lettre reçue, je me suis empressé de m'entendre avec mon libraire, M. Michei Lévy, pour qu'il vous envoyât les deux ou trois cents volumes déjà parus de mes œuvres, et qu'au fur et à mesure qu'ils paraîtront, il vous fit passer les autres, trop heureux de répondre au grand honneur que vous me faites.
Mais ayez la bonté de dire à M. Tourel, votre aimable maire, que je mets à cet envoi une condition : Si la ville et les autorités de Cavaillon estiment mes livres, j'aime fort leurs melons, et je désire qu'en échange de mes trois ou quatre cents volumes, il me soit constitué, par arrêté municipal, une rente viagère de douze melons par an ; les frais d'envoi demeureront, bien entendu, à ma charge. Veuillez agréer, monsieur, et faire agréer à votre honorable maire, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
ALEXANDRE DUMAS.
A Saint-Gratien, près Enghien-les-Bains.
P.-S. J'apprends que M. Michel Lévy, en mettant la caisse de livres au chemin de fer, a oublié de l'affranchir. Veuillez me faire savoir le prix qui aura été payé, afin que je vous l'envoie. M. le maire de Cavaillon le remettra à la première pauvre mère de famille qu'il trouvera sur son chemin.
Après délibération, tout le Conseil municipal tomba d'accord, vota des remerciements pour Alexandre Dumas père et son éditeur, rédigea copie de la délibération et la fit approuver, le 4 décembre 1864, par le Préfet du Vaucluse. Cette histoire gastronomique et littéraire à la mode ancienne, et où il est question de melons savoureux, n'est-elle pas rafraîchissante, en ce jour, où chacun s'enfièvre pour les élections?
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