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Le Petit Journal Illustré 04 mai 1924


Les Robinsons volontaires, et une romance

Les Robinson volontaires

Dans nos heures de révolte contre les injustices de ce monde, de dégoût, de lassitude ou de misanthropie, quel est celui qui n'a pas, à l'exemple d'Alceste, déclaré qu'il allait « chercher sur la terre un endroit écarté où d'être homme d'honneur on ait la liberté » ?

La citation est si connue que, tout naturellement, elle monte aux lèvres. Quant à réaliser ce souhait, c'est une autre affaire. On voudrait bien parfois rompre avec son passé, aller ailleurs, se refaire une vie nouvelle exempte de tout souci, de tout ennui. Mais comment briser ces mille liens qui nous attachent, liens d'affection, liens d'intérêt ou, plus puissants que tous, liens d'habitude ? On soupire et l'on pense à autre chose.

Si tous ceux qui ont, une fois dans leur existence, rêvé d'imiter Alceste agissaient réellement comme lui, « l'endroit écarté » serait devenu, depuis longtemps, le plus peuplé de la terre. Heureusement, il reste désert. Ne joue pas qui veut à Robinson.

Pourtant, un Robinson véritable, on vient de nous en signaler un, et pas bien loin, sur les côtes de France, dans la rade de Brest. L'histoire vaut la peine d'être contée.

Parmi les navires qui firent partie, pendant la guerre, de la flotte d'Etat, s'en trouvait un, le "Neidenfels", qui, vendu après l'armistice par le service de liquidation, passa successivement entre les mains de divers propriétaires et finalement fut acheté par un Grec, M. Adiakakis. Celui-ci, pour une raison connue de lui seul, n'utilisa pas le vapeur et le laissa ancré en pleine rade.

Deux gardiens étaient placés à bord pour entretenir le cargo et le défendre contre les incursions des maraudeurs. Mais bientôt ces deux hommes furent las de leur solitude sur une île flottante. Ils n'avaient sans doute pas la vocation. Le propriétaire les remplaça par un de ses compatriotes, un matelot nommé Alonpi, et âgé d'une soixantaine d'années.

Celui-ci prit son poste sur le Neidenfels. Tout va bien d'abord. Mais, un beau jour, la pension mensuelle allouée au reclus cesse d'être payée. Alonpi n'abandonne pas pour cela le navire confié à sa garde. Il veut auparavant recevoir ce qui lui est dû et, en attendant, il continue de vivre, là où il est, en Robinson de la mer. Ne pouvant rien acheter pour se nourrir, il tend des lignes, prend du poisson dont il fume une partie pour se constituer une provision et fait la chasse aux rats, gibier abondant sur les vieux navires. Quant à ses vêtements, usés depuis longtemps, il a dû les remplacer en taillant dans des couvertures ou de la toile à voile des costumes d'une forme hétéroclite.

Voilà quatorze mois que dure cette étrange existence, mais l'ermite ne s'en plaint pas. Loqueteux, chevelu, barbu comme un prophète, il a l'illusion d'être seul au monde. Par contre, il paraît assez satisfait de bavarder un peu avec les marins qui, au passage, frôlent la vieille coque de son navire. C'est sa seule distraction. Il déclare, à qui veut l'entendre, qu'elle lui suffit.

Cette aventure, toute moderne, évoque invinciblement le souvenir du Robinson, premier du nom, qu'a rendu célèbre dans le monde entier le roman de Daniel de Foë.

Mais il faut remarquer à ce propos que Robinson Crusoë, héros du livre, aussi bien qu'Alexandre Selkirk, le matelot dont l'histoire réelle donna au romancier l'idée de son œuvre, ne se retirèrent pas volontairement sur une île déserte. C'est le hasard qui le voulut ainsi. Selkirk, contremaître à bord du Cinque-Ports, fut abandonné à Juan-Fernandez par son capitaine, avec lequel il avait eu de graves dissentiments. Tous les autres Robinsons de la légende ou de l'histoire furent des reclus involontaires, la plupart du temps des naufragés. Il en est un, toutefois, qui voulut, comme Alceste, trouver « un endroit écarté » et réalisa froidement son dessein. C'est peut-être le moins connu de tous.

C'était un Américain nommé Harry Merhover. Après avoir fait aux Etats-Unis, tous les métiers possibles, tour à tour mineur, cow-boy, charpentier, mécanicien, cuisinier, il éprouva un jour il y a quelque quarante ans de cela le besoin de voir de nouveaux horizons. Il gagna San-Francisco et s'embarqua pour l'Océanie.

Pendant cinq ans, il visita les îles de la Polynésie, exerçant, ici ou là, les divers métiers appris au cours de sa jeunesse aventureuse. Puis, fatigué de sa vie vagabonde, il décida de se fixer. Il servait alors comme matelot à bord d'un voilier et ce navire, pour faire de l'eau, venait de relâcher aux iles Cococ, deux îlots déserts, mais couverts d'une végétation luxuriante et arrosés de ruisseaux limpides. Merhover jugea l'endroit assez écarté et assez confortable pour son goût. En cachette, il prit sur le navire des armes, des outils, du blé, des provisions de toute sorte et les porta à terre. Puis, quand le navire leva l'ancre, il se laissa glisser dans la mer et gagna la côte à la nage.

Aussitôt Merhover s'installa. Il commença par abattre des arbres pour se bâtir une maison, Puis il se construisit une barque. Autour de son logis, il défricha un terrain, laboura, sema du blé, édifia un moulin au bord d'un ruisseau, construisit un four. Dès la seconde année, il eut du pain pour manger avec les produits de sa chasse et de sa pêche. Bref, il fut le plus heureux des hommes, j'entends hommes vivant d'une façon primitive.

Mais, et c'est ici que l'histoire devient encore plus romanesque, Merhover s'aperçut, un jour, que l'homme n'est tout de même pas fait pour rester seul. Il se souvint que vivait à Honolulu une jeune fille à qui il avait promis, quelques années plus tôt, le mariage. Et, comme un navire venait précisément de faire relâche devant son île, il y prit passage, gagna la capitale des îles Hawai, retrouva sa princesse lointaine, l'épousa et la décida à le suivre. Ils s'en retournèrent aux îles Cocos, emmenant avec eux un serviteur nègre (sic), un type, en somme, dans le genre du fidèle Vendredi.

Depuis lors, les trois Robinsons bénévoles mènent l'existence la plus paisible, la plus heureuse du monde et nul peut-être ne connaîtrait leur histoire si un marin, le capitaine Jeder, n'était passé pas là, ne les avait vus et, intéressé autant que surpris, n'avait conté cette étrange aventure dans un magazine américain.

Claude FRANCUEIL.


retour-back 11 mai 1924