| Le Petit Journal illustré 01 juin 2024 |
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LORSQUE Félix Larcher, aux environs de 1888, voulut faire revivre l'art de la pantomime et créa le Cercle Funambulesque, il songea tout d'abord à mettre son entreprise sous un filustre patronage. Il s'en fut donc, rue de l'Eperon, frapper à la porte de Théodore de Banville. Le poète, en effet, était le dernier survivant parmi les apôtres de l'art muet. Il avait connu les deux Debureau, écrit sur eux des pages étincelantes; il avait encouragé Paul Legrand, Guyon, Kalpestri, Becker, tous les héritiers de la tradition créée par les mimes fameux. Mattro, lui dit-il, je rêve de faire revivre la pantomime et d'écrire son histoire... De fait, les origines de la pantomime se perdent en la nuit des temps. Elle était déjà si florissante vers l'an 180 avant J.-C., que Térence se plaignait de la concurrence que le succès des Funambuli faisait à ses pièces. Deux mimes, Pylade et Bathylle, se partageaient alors la faveur du public, et leur rivalité causait chaque jour tant de troubles que l'empereur dut exiler l'un d'eux pour ramener le calme parmi les amateurs de spectacles. En France, la pantomime apparaît à l'époque de la Renaissance. Elle est fille de la farce italienne, de la commedie dell' arte que la troupe des Geloei révéla aux Parisiens. Au milieu du XVIIe siècle, une troupe d'acteurs et de mimes italiens dont le directeur n'est autre que Tiberio Fiurelli, le célèbre Scaramouche, fait florès au théâtre du Petit-Bourbon. Molière voisine avec eux sur la même scène et c'est ainsi qu'il leur emprunte les noms de leurs personnages classiques. C'est ainsi encore que, lorsqu'il écrit Don Juan ou le Festin de Pierre, il se souvient d'un personnage de valet nommé Piero (Petit Pierre) qu'il a vu dans quelques-unes de ces pièces italiennes... Piero, le nom lui plaît. Il le donne à l'un des personnages de Don Juan, un paysan de Charlotte. Mais Piero, sous cette forme, a l'apparence trop exotique. Molière le francise et l'appelie Pierrot. Et voilà comment le type essentiellement français de la pantomime fut créé par notre plus grand poète comique, Pierrot, c'est Gaspard Debureau, le plus fameux mime de tous les pays et de tous les temps. Il commence sa carrière le lundi après Pâques de l'an 1828, au théâtre des Funambules. Bertrand, le directeur, l'a engagé à raison de 35 francs par semaine. En échange de ce traitement fastueux, Debureau devrait tenir non seulement l'emploi des Pierrots, mais encore tous les autres rôles qui pourraient lui être distribués, donner autant de représentations qu'en exigeait le directeur, fournir son rouge, ses bas, ses chaussures et ses gants, et ne réclamer aucun appointement en cas de maladie. Frédérick Lemaître, sous le nom de Prosper, fut, pendant quatorze mois, le pensionnaire de Bertrand. Il touchalt quinze francs par semaine, C'est lui qui créa le rôle de l'Ours, dans une pantomime intitulée Perrette et les deux braconniers. Malheureusement, les pantomimes, en ce temps-là, étaient entremêlées d'acrobaties de toutes sortes. Debureau, dont le père et les frères étalent acrobates de profession, avait été, dès l'enfance, « rompu et désossé », de manière à satisfaire à toutes les exigences du métier. Mais il n'en était pas de même de Frédérick. Incapable d'entrer en scène sur les mains ou de faire le saut périlleux en sortant, le futur Robert Macaire s'en fut s'engager chez Franconi, au Cirque Olympique, à raison de 80 francs par mois. C'est là que Talma le vit, devina son avenir et lui montra sa vraie voie en le faisant entrer à l'Odéon. Gaspard Debureau était mort en 1846: sa tradition fut perpétuée aux Funambules par Charles Debureau, son fils, et par son élève, Paul Legrand, Une troupe d'une parfaite homogénéité les entourait. La pantomime a conquis dès lors sa place dans la littérature. Après plus d'un quart de siècle d'éclipse, la pantomime dut à la création du Cercle Funambulesque un éclat nouveau. Des gens de lettres, des comédiens, des musiciens, des peintres se réunirent pour lui rendre la vie. Paul Legrand, héritier classique des deux Debureau, revêtit de nouveau la blanche souquenille et exhuma les chefs-d'œuvre de Gaspard et de Charles. On vit Paul Margueritte interpréter lui-même ses pantomimes. Sarah, la grande Sarah, fut tentée, elle aussi, par l'art revivifié, Pour jouer le Pierrot assassin de Jean Richepin, elle enfarina son visage. Quelques-uns des plus illustres artistes d'alors lui donnaient si j'ose dire la réplique. Réjane était Colombine, Saint- Germain, Daubray tenaient des rôles épisodiques. Nos plus fameux comiques s'essayèrent tour à tour dans la pantomime. Coquelin ainé joua Arlequin dans Pierrot photographe. Coquelin cadet, Galipaux, Georges Berr revêtirent qui la blouse du Gilles, qui l'habit à losanges du Bergamasque. Mendès, prince du verbe, s'éprit de l'art muet. Son Chand d'habits partagea, avec l'Enfant prodigue, où se révéla le talent de Félicia Mallet, la faveur des Parisiens. Séverin fit revivre les traditions de la grande époque funambulesque que Rouffe, son maître, lui avait transmises. Sur plusieurs scènes parisiennes à la fois, la pantomime triomphait. Comme au temps du grand Gaspard, Pierrot, l'unique Pierrot, emplissait la vie d'un artiste, Mais c'était un Pierrot modernisé, personnage aux mille visages divers, tantôt Pierrot naïf et gal comme jadis, mais souvent aussi Pierrot cruel, Pierrot sceptique, Pierrot homme de son temps, en un mot. Comment rappeler les noms de tous les artistes dont l'esprit anima le classique fantoche ... Thalès, Georges Wague, Paul Franck, Farina... Ét, parmi les femmes, Cléo de Mérode, Mathilde Chasles, et Colette, dont l'art subtil, si l'artiste n'eût point évolué vers d'autres destinées, eût peut-être apporté à la pantomime de nouveaux modes d'expression. La pantomime est, parmi tous les genres de théâtre, celui qui eut le plus à souffrir de l'inconstance du goût public. Après des périodes de faveur inespérée, l'art muet se vit parfois négligé, dédaigné pendant des années, au point que ceux-là mêmes qui l'avaient le plus honoré en venaient à douter de sa valeur, de son intérêt, de sa réalité. Nous nous entretenions ces jours derniers de ce qu'on pourrait appeler les fatalités de la pantomime », avec M. Paul Franck, dans son cabinet directorial de l'Olympia, et l'artiste, qui fut à coup sûr l'un des mimes les plus remarquables. qui aient paru sur la scène, nous exprimait les mêmes doutes et les mêmes dé ceptions: Il y a pourtant un art de la mimique, et nul ne l'a exercé avec plus de talent que M. Paul Franck lui-même... Et qui en douterait aujourd'hui encore en voyant, par exemple, avec quelle intelligence, quelle force expressive se peignent tous les sentiments humains sur le visage du mime Farina, le dernier de nos grands Pierrots. Depuis un siècle, cet art a subi quelques éclipses et connu, par contre, des périodes d'invraisemblable succès. Le cinéma ce second art du silence ne le ruinera pas plus qu'il n'a ruiné les autres formes de spectacle. Il est vrai qu'on a depuis dix ans créé une classe de pantomime au Conservatoire, et que cet enseignement n'a donné aucun résultat, Mais quoi d'étonnant ?... L'art de la mimique n'a que faire des leçons officielles. Et Pierrot pour se faire comprendre, n'a besoin que de ses dix doigts et de ses yeux. Il suffit pour rendre à la pantomime tout son éclat que se révèle de temps à autre un mime de génie. Cela se trouve en France, quelquefois. Jean LECOQ. |
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